Une photo de nature morte se transforme en leçon de lumière… et est aussi à l’origine de quelques autres réflexions. Julien Apruzzese (jas.studio) est photographe d’images publicitaires. Son travail couvre des univers variés, des vêtements aux fleurs en passant par les portraits, mais c’est la notion d’image au sens large qui structure sa pratique : « Ce qui m’intéresse, ce ne sont pas les sujets en tant que tels, ce sont les lignes, les formes et les couleurs. » Cette session, organisée lors du Salon de la Photo 2024 dans un format à accès restreint, a duré deux heures pour produire une seule photo de nature morte d’une fleur jaune réalisée avec un boîtier Fujifilm GFX. Elle a permis à Apruzzese de dérouler sa méthode de travail dans le détail. Elle nous a également donné à réfléchir.
Une leçon de lumière autour de la photo de nature morte

Note de l’auteur : ce compte-rendu restitue fidèlement les propos d’Apruzzese sans prise de position. Les commentaires personnels figurent en conclusion.
Photo de nature morte : la beauté n’est pas subjective

Avant d’allumer un seul flash, Julien Apruzzese pose un cadre théorique. Pour lui, la beauté d’une image ne relève pas du goût personnel mais d’une perception partagée, explicable à la fois par l’art et par la science. Il mobilise une analogie sonore :
« L’œil est un parfait comparateur et un piètre analyseur »
Tout comme l’oreille, incapable de donner une note isolée mais parfaitement à l’aise pour percevoir les intervalles, l’œil travaille par différences. Une image qui accumule toutes les couleurs sans hiérarchie produit, selon lui, une cacophonie visuelle.
La mise en noir et blanc de la photographie de rue résout ce problème en supprimant la dissonance chromatique.
Sa conclusion : une image techniquement réussie reste reconnaissable comme telle, quelle que soit la sensibilité du regardeur. Il illustre ce point par une image de Stark : « Si l’image de gauche fonctionne, celle de droite fonctionne aussi. » Ce qui vaut pour l’original vaut pour sa réharmonisation.
Je ne veux pas rentrer dans une case je garde une liberté pour créer du beau. Le beau, pour moi, n’est pas subjectif. La beauté d’une image peut être expliquée par l’art et par la science. C’est un jeu sur comment on perçoit les choses.
Je laisserai le lecteur découvrir les œuvres de Julien sur son site. Son choix des couleurs est esthétique et élégantm, les images choisies et composées. Un très beau travail, quoique l’on pense de la publicité.
Teintes, saturation, luminosité : trois variables de la photo de nature morte

Les teintes ne sont, rappelle Julien Apruzzese, que les couleurs du spectre dans l’ordre. Un rose est un rouge à faible saturation et forte luminosité. Un marron, de même. Quand il compose une masse dans l’image, il choisit simultanément la couleur, la saturation et la luminosité. Tout le travail repose ensuite sur les contrastes, c’est-à-dire les différences de luminosité, qui créent les harmonies.
La retouche obéit au même principe. Il cite le retoucheur du photographe Erwin Olaf. Ses fichiers PSD ne sont que des successions de coups de pinceau dans des courbes. Focalisé sur les mêmes axes couleur, saturation, luminosité, « il travaille sur Photoshop CS6. Il n’a besoin que d’un pinceau et d’une courbe. »
Pour Apruzzese, un retoucheur professionnel base sa qualité sur son œil. La retouche doit se faire zone par zone, jamais de manière globale.

Mise en place technique
La session se déroule au trépied, posture revendiquée :
Je travaille comme un peintre qui pose son chevalet. Cela me permet de séparer chaque élément un par un et de ne modifier qu’un paramètre à la fois.
La focale choisie est le 120 mm GFX, soit l’équivalent d’un 95 mm en plein format. Le logiciel de tethering est Capture One, présenté comme le standard de 80 % des studios professionnels, utilisé avec des profils Profoto.

Les réglages de départ sont délibérément conservateurs : ISO 80 pour obtenir une image noire sans lumière ambiante, vitesse à 1/125 de seconde (limite de synchronisation flash), ouverture à f/16 (médiane d’un objectif capable de monter à f/32). L’image de test doit être totalement noire, confirmant que seul le flash apporte de la lumière.
[NDLR C’est un point classique en photo de studio, qu’il s’agisse ou non de nature morte, et cela surprend souvent les clients. En effet, même si dans mon studio nous disposons de puits de lumière zénitale, c’est le flash stroboscopique qui est à 100% responsable de la lumière. Sans lui, la photo est complètement noire, et c’est volontaire].
Photo de nature morte : la lumière en trois étapes
Julien Apruzzese structure son installation lumière selon trois paramètres dans cet ordre : taille apparente de la source, direction, orientation.
- La taille apparente est le premier levier. Une source de petite taille produit une lumière dure, une grande source une lumière douce. La taille perçue résulte du rapport entre la taille physique de la source et sa distance au sujet. Pour simuler une lumière atmosphérique, il dirige un premier flash vers le plafond : « On prend une source de 10 cm et on l’envoie sur le plafond. La taille apparente devient 5 mètres. » Pour s’assurer de la neutralité chromatique, un parapluie blanc avec modeleur remplace la réverbération directe sur le plafond. « Le parapluie argenté ne sert à rien. Il faut un diffuseur », ajoute-t-il.
- Direction et orientation de cette lumière d’ambiance sont réglées pour que le dégradé entre la fleur et le fond soit le plus homogène possible, ce qui impose d’éloigner suffisamment le flash. Aucun flashmètre : « Il n’y a pas de règle ni de mesure, cela se fait à l’œil. »
- L’exposition obéit à un principe d’enregistrement analogique-numérique : pousser la lumière au maximum sans brûler les hautes lumières, puis réduire la luminosité en post-traitement. Apruzzese utilise les deux histogrammes de Capture One, avant et après traitement, pour contrôler ce point. Un profil LCC (Lens Cast Correction) est enregistré à l’aide d’une plaque grise pour corriger les dérives de couleur et de luminosité propres aux conditions de prise de vue.
Un deuxième flash … et ce n’est pas fini

Un deuxième flash, équipé d’une lentille de Fresnel, est ensuite dirigé sur la fleur pour créer la lumière directionnelle principale. La lentille parallélise les rayons à la manière du soleil. Apruzzese distingue trois méthodes pour y parvenir : l’éloignement (au prix d’une perte de puissance), la lentille de Fresnel et le parabolique. Un snoot réduit le faisceau sans le paralléliser. Les deux flashs ensemble reproduisent la paire lumière atmosphérique / lumière solaire directe.
Un troisième flash avec snoot est ajouté pour éclairer spécifiquement la tige, complété d’un réflecteur noir pour masquer une partie du faisceau.
Ce que révèle le choix de la fleur jaune en photo de nature morte
La session se conclut par une observation sur le choix initial : « On voit que ce choix n’a finalement aucun intérêt, car il suffit de faire varier la lumière pour changer de jaune. » La couleur perçue dépend de l’éclairage. Ce qui détermine la composition n’est pas la teinte initiale du sujet, mais les rapports de luminosité que la lumière crée entre les masses.

Ce que je retiens de cette session
De cette session de photo de nature morte, je retiens l’importance, bien entendu, de la lumière, comme pour la démonstration de l’année précédente. J’aime bien le parallèle avec la peinture, le temps passé sur une seule photo, la minutie et l’attention portée aux détails.
La conclusion m’a cependant parue ironique, mais elle est très importante. Avec le logiciel, quasiment tout est possible. Toutefois, le but du photographe est bien de réaliser la meilleure photo possible sans trop la retoucher. Il n’est pas question ici de nier la possibilité, parfois utile, de la retouche, mais de conforter l’adage de notre ami Philippe Bernet d’Objectif Image :
Une bonne retouche n’améliorera jamais une photo ratée
Cette ironie de la conclusion, deux heures pour prendre une photo de fleur et en conclure que tout peut varier, ne change rien en fait. C’est une posture. Les travaux de Julien Apruzzese sur son site sont là pour en témoigner. Leur beauté étrange doit moins à Capture One qu’au goût artistique de l’auteur, dont on aura cœur d’apprécier les images.

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