Monument aux mères françaises : un hommage décrié
Il existe dans Paris des lieux qui échappent aux circuits touristiques, aux guides et même à la mémoire collective, c’est le cas du monument aux mères françaises, sis dans son jardin éponyme au 21 boulevard Kellermann. Il fait partie de ces œuvres monumentales devant lesquelles on passe sans vraiment les voir, perdues entre la porte d’Italie et le parc Kellermann, dans ce 13e arrondissement qui fut longtemps le Paris des misérables de Victor Hugo, repère des Thénardier et de Marius Pontmercy.
Monument aux mères françaises : histoire d’un hommage décrié

Le monument aux mères françaises, né dans l’entre-deux-guerres
Le Front populaire, arrivé au pouvoir en France en 1936, amplifie la politique familiale et nataliste des gouvernements précédents. Dans ce contexte, il décide d’ériger à Paris un monument dédié aux mères françaises, créé en 1938, pour encourager la natalité française en honorant les mères, notamment celles qui ont dû élever seule leurs enfants après la mort de leur mari lors de la Première Guerre mondiale.
L’architecte Paul Bigot dessine le jardin et le monument qu’il intitule monument aux mères françaises. Les sculptures sont réalisées en pierre d’Euville (Meuse) par Henri Bouchard et Alexandre Descatoire. Le jardin est inauguré le 25 octobre 1938 par le président de la République française Albert Lebrun.

L’inauguration ne se déroule pas sans tension. Des femmes de la Ligue des droits des femmes manifestent pour réclamer le droit de vote des femmes pour « les mères françaises, sublimes… mais non encore électrices » et souhaitent déposer une gerbe, mais sont dispersées par la trentaine de policiers présents. Ce moment cristallise toute l’ambiguïté du monument : célébrer les mères tout en leur refusant la citoyenneté pleine et entière.
Une esthétique stalinienne
En photographiant le monument en ce début d’été 2025, je me suis confronté à une question esthétique. Le monument, d’une dizaine de mètres de large est, selon Wikipédia, de style stalinien. Cette appréciation n’est pas infondée sur le plan formel. On retrouve ici cette même volonté de glorifier le peuple, de magnifier la figure maternelle, d’imposer une lecture univoque de l’œuvre. Les mères de Bouchard et Descatoire, drapées dans leurs vêtements simples, regardent vers l’avenir ce qui n’est pas sans rappeler les kolkhoziens héroïques de l’art soviétique.

Les figures de la maternité sacrificielle
Sur la dalle est gravée l’inscription « AUX MÈRES FRANÇAISES », accompagnée de textes d’Albert Lebrun et d’Edmond Labbé, ainsi qu’un vers de Victor Hugo tiré des Feuilles d’automne :
« Oh l’amour d’une mère, amour que nul n’oublie ».
Victor Hugo connaissait bien ce quartier. C’est dans ce secteur du 13e, à l’angle du boulevard de l’Hôpital et de la rue des Vignes de l’Hôpital, qu’il situe la masure Gorbeau des Misérables, repaire des Thénardiers et lieu de résidence de Marius.

Voici la transcription du texte de Labbé :
Aux mères françaises
Devant le monument des mères françaises défileront sans souci de parti ou de confession tous les français épris d’optimisme et d’idéal dont le cœur aura battu à la pensée du sacrifice maternel
Un monument du Front populaire
Il faut replacer cette œuvre dans son contexte politique. 1938, c’est la fin du Front populaire, cette alliance des gauches qui a profondément marqué la société française. Le monument aux Mères françaises s’inscrit dans cette volonté de reconnaissance du peuple, de célébration des classes populaires — ces mères ouvrières, paysannes, employées qui ont payé le prix fort de la guerre. Cette dimension sociale explique peut-être pourquoi le monument a été relégué aux marges de Paris, dans ce 13e arrondissement périphérique, loin des circuits du Paris monumental et bourgeois. Comme si cet hommage aux mères du peuple devait rester dans les quartiers du peuple, là où Hugo avait déjà placé ses Misérables un siècle plus tôt.
Une histoire qui dérange
Très vite, le monument devient embarrassant. Pendant la Seconde Guerre mondiale, sous le régime de Vichy, la fête des Mères y est célébrée, ce qui donne lieu à une contre-manifestation communiste le 31 mai 1942. L’instrumentalisation du monument par Vichy le marque durablement. Après la Seconde Guerre mondiale, le monument fut jugé trop « pétainiste » et suscita des polémiques.
Le jardin ne fut longtemps ouvert que pour la fête des Mères, comme cela est expliqué dans cet article du Parisien. Le jardin est depuis quelques années ouvert toute l’année sous l’impulsion de l’adjoint au maire et conseiller du 13e arrondissement, Yves Contassot, et accueille différentes manifestations de quartier (expositions photo, concerts, ateliers jardinage).
Photographier l’oubli
En noir et blanc, et avec le recul de l’histoire, quand on la connaît, les sentiments sont mélangés. La glorification de la maternité, qu’elle soit stalinienne ou vichyste n’est plus d’actualité à l’heure de la dénatalité européenne. Entre célébration sincère du sacrifice maternel et instrumentalisation politique de la figure de la mère, entre humanisme populaire et esthétique autoritaire, le monument aux mères françaises est devenu un objet artistique ambigu, aussi fascinant que dérangeant.
C’est pourtant un de ces anti-musées où l’histoire se donne à voir sans fard, dans toute sa complexité et ses zones d’ombre. Un lieu où le Paris de Victor Hugo croise celui du Front populaire, où la pierre vieillit et se fissure comme notre rapport à cette histoire dont on ne sait quoi penser à l’heure où tant d’entre nous semblent l’avoir oubliée.
à suivre …
Suite au commentaire d’Arnaud Moign sur LinkedIn je partage avec vous cet autre monument à Pont L’abbé dans le Finistère. On remarquera en effet un certain air de famille avec celui du 13e.
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Toutes les photographies ont été prises en juin 2025
Pour aller plus loin :
- Jardin du monument aux mères françaises — Article Wikipédia
- Henri Bouchard, sculpteur
- Alexandre Descatoire, sculpteur
- Paul Bigot, architecte
- Le 13e arrondissement et son patrimoine à restaurer en 2025
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Je suis photographe et aquarelliste. Je pratique la photographie depuis l'enfance et la photographie numérique depuis 1995. J'en ai fait mon activité principale en 2021. Je possède un studio photo dans le 15e arrondissement de Paris
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